La péninsule de Kunisaki : les trésors secrets d’Oita
Située au nord-est de la préfecture d’Oita, sur l’île de Kyushu, la péninsule de Kunisaki est une région encore très préservée. Accessible à 30 minutes de train de Beppu, c’est une escapade assez facile à intégrer lors d’un voyage dans la région, même si la voiture est recommandée pour en profiter pleinement. La péninsule de Kunisaki est surtout connue pour son histoire spirituelle avec les temples de Rokugo Manzan, le berceau du syncrétisme religieux japonais. Dès le VIIIe siècle, le bouddhisme et le shintoïsme e mêlent à un culte de la montagne pour créer un syncrétisme religieux qui se répandra ensuite partout dans le pays. Selon la tradition, c’est le moine Ninmon (considéré comme le fondateur de ce courant spirituel) qui aurait établi plus d’une trentaine de temples, installés entre collines boisées et montagnes sacrées. Cette identité religieuse marque encore profondément le paysage : temples anciens, statues de pierre et petits sanctuaires apparaissent au détour des routes, créant une atmosphère mystique partout. Aujourd’hui, je vous emmène donc découvrir les trésors de la péninsule de Kunisaki, une région encore totalement méconnue et préservée.
Le sanctuaire Usa-jingu



Situé au pied de la péninsule, le sanctuaire Usa-jingu est considéré comme le sanctuaire principal de tous les sanctuaires Hachiman du Japon. Et pourtant il y en a énormément : plus de 40 000 à travers le pays. On y vénère Hachiman, un kami très important dans l’histoire japonaise, associé à l’empereur Ojin et longtemps protégé par la cour impériale. Fondé au VIIIe siècle, le sanctuaire Usa-jingu a joué un rôle majeur dans le développement religieux de la région, devenant l’un des premiers sites associant officiellement shintoïsme et bouddhisme. C’est d’ailleurs ici que le moine Ninmon aurait reçu la bénédiction divine avant de partir fonder les temples du Rokugo Manzan dans les montagnes de Kunisaki.
Le sanctuaire est immense. On traverse de longues allées entourées de forêts anciennes avant d’arriver aux bâtiments vermillon, posés dans un décor calme et solennel. C’est un endroit impressionnant et majestueux qui permet de se plonger dans l’histoire spirituelle qui a façonné toute la péninsule.
Showa no Machi


Dans la ville voisine de Bungotakada, on change complètement d’ambiance avec Showa no Machi, un quartier commerçant qui recrée l’atmosphère du Japon des années 1950-1960 avec ses enseignes rétro, ses vieilles boutiques, et quelques petits musées consacrés à l’ère Showa (1926-1989), tels que le Dagashiya Yumehaku. La balade est agréable et assez courte. On peut monter dans un ancien bus d’époque, boire un café dans un décor rétro ou simplement flâner dans une ambiance nostalgique. Ce n’est pas forcément l’étape la plus marquante de la péninsule de Kunisaki, mais c’est un détour sympa si l’on passe dans le secteur. On y découvre un Japon plus rétro, populaire et quotidien, qui contraste bien avec les temples et les paysages spirituels de la région.
Le temple Fuki-ji


À une quinzaine de minutes en voiture de Showa no Machi, le temple Fuki-ji offre une ambiance très calme et spirituelle. Fondé en 718, il est surtout connu pour son pavillon principal, considéré comme la plus ancienne structure en bois encore existante à Kyushu et classée Trésor National. Le temple est dédié à Amida Nyorai, le bouddha du paradis pur, et l’intérieur abrite une imposante statue en bois qui veille sur un espace étonnamment sobre et paisible. On vient ici surtout pour le silence, les mousses autour du bâtiment et cette impression de remonter très loin dans le temps. C’est une visite courte mais appréciée des Japonais qui font le déplacement dans la région essentiellement pour voir ce lieu.
Kumano Magaibutsu



À quelques kilomètres du temple Fuki-ji, Kumano Magaibutsu est un ensemble d’immenses statues bouddhiques sculptées directement dans la falaise. Datant des XIe et XIIe siècles, elles comptent parmi les plus grandes sculptures de ce type au Japon, avec près de 8 mètres de haut pour certaines. La visite commence par une montée à travers la forêt : on grimpe un escalier de pierre de 99 marches, appelé « l’escalier des démons » selon une légende locale qui raconte que des oni l’auraient construit en une seule nuit. Le chemin fait partie de l’expérience, on avance lentement avant de voir apparaître les magnifiques bouddhas taillés dans la roche, puis le bâtiment principal tout en haut.
Le temple Futago-ji


Perché sur les pentes du mont Futago, le temple Futago-ji est souvent considéré comme le centre spirituel de la tradition de Rokugo Manzan. Fondé en 718, il aurait été établi par le moine Ninmon, à l’origine de nombreux temples de la péninsule. Pendant des siècles, c’est ici que se rassemblaient les moines avant de partir en ascèse dans les montagnes. L’entrée du temple est marquée par deux immenses statues de gardiens Nio, parmi les plus grandes de la préfecture. Après quelques marches à travers la forêt, on atteint les bâtiments principaux installés dans un cadre très paisible, entourés de verdure. Le lieu reste actif aujourd’hui et conserve une vraie atmosphère de pèlerinage. En été, les hortensias colorent les abords du temple, tandis qu’en automne, les momiji attirent beaucoup de visiteurs.
Le temple Monjusen-ji


Accroché au flanc nord du mont Futago, le temple Monjusen-ji est un ancien temple dédié à Monju Bosatsu, le bodhisattva de la sagesse. On y accède après une montée de plus de 300 marches en pierre traversant une forêt dense de cèdres et de grands arbres centenaires. Dès l’entrée, on est accueilli par de vieilles statues gardiennes couvertes de mousse. Le temple est plus petit que d’autres sites de Rokugo Manzan, mais la visite est agréable et se fait dans une atmosphère particulièrement calme. Les rochers en arrière-plan, la végétation et le silence donnent l’impression d’être plongé dans un sanctuaire caché. Le temple Monjusen-ji est traditionnellement associé à la sagesse et à la réussite intellectuelle, ce qui attire encore aujourd’hui étudiants et familles venus prier.
Kyu Sento-ji et Itsutsuji Fudou


Les ruines de l’ancien temple Kyu Sento-ji se trouvent sur les pentes du mont Fudo, au cœur de la forêt. Autrefois l’un des plus grands complexes de Rokugo Manzan, il n’en reste aujourd’hui que quelques vestiges disséminés sur le sentier : des fondations de pierres, des traces d’anciens bâtiments et deux statues Nio qui semblent encore garder les lieux. L’atmosphère est mystique, et le site est particulièrement beau en automne, lorsque les érables colorent toute la montagne. C’est un lieu idéal pour les amateurs de randonnée.
Un peu plus haut se trouve Itsutsuji Fudou, un petit sanctuaire installé directement dans la roche. Depuis le parking, il faut compter une dizaine de minutes de montée pour l’atteindre, avec un chemin parfois raide et des bâtons disponibles au départ. La vue depuis le site est superbe, bien plus impressionnante que ce que les photos laissent imaginer. Ici, on sent encore le côté ancien lieu d’ascèse, avec un décor brut et silencieux.
La ville féodale de Kitsuki



La ville de Kitsuki offre une véritable plongée dans le temps avec son château et son quartier ancien féodal parfaitement préservé. La ville est surtout connue pour sa structure très particulière : deux quartiers de samurai installés sur des collines, séparés par une longue rue commerçante en contrebas. Cette organisation lui vaut le surnom de « ville sandwich » !
Le château de Kitsuki domine tranquillement la baie de Beppu depuis une petite colline. Souvent présenté comme le plus petit château du Japon, il reste modeste par sa taille, mais c’est justement ce qui fait son charme. À l’intérieur, quelques objets historiques et des armures racontent l’histoire locale, tandis que le dernier étage offre une belle vue sur la mer et les toits de la ville.
Le lieu incontournable est le quartier historique de Kitsuki. Les ruelles pavées montent et descendent entre anciennes maisons de samurai, murs en terre et escaliers de pierre qui relient les deux collines. On y marche tranquillement, sans circulation ou presque, avec cette impression de traverser une ville qui a gardé son rythme d’autrefois. Kitsuki est aussi l’un des endroits les plus populaires de la région pour se promener en kimono ou en yukata, ce qui ajoute encore au charme du décor. Plusieurs musées et résidences proposent l’entrée gratuite aux porteurs de kimono ou yukata.
Les autres endroits à voir sur la péninsule de Kunisaki



En plus de tous ces trésors à découvrir sur la péninsule de Kunisaki, d’autres lieux méritent aussi le détour dans la région. À Bungotakada, l’auberge Miwatosora propose de séjourner dans une grande maison de campagne rénovée, louée entièrement, avec jardin et ambiance rurale, pour un prix très raisonnable. Du côté de Kunisaki, la brasserie Toppai produit un shochu du même nom, devenu une véritable référence locale. Issu d’une petite structure familiale, il est encore élaboré de façon artisanale, avec une production volontairement limitée et un vrai attachement aux méthodes traditionnelles. La visite de la brasserie est possible, et la gérante adorable tient également un café-bar-karaoke. Le temple Tennen-ji, quant à lui, est surtout connu pour le Shujo Oni-e, un rituel d’hiver assez impressionnant où des moines déguisés en démons courent dans le temple avec de grandes torches enflammées.
Les spécialités à goûter sur la péninsule de Kunisaki



Sur la péninsule de Kunisaki, il y a beaucoup de mets à goûter. Entre les produits de la mer, la cuisine de montagne et les spécialités locales d’Oita, on peut facilement passer plusieurs jours à se régaler. L’une de mes meilleures adresses est le restaurant Shikisai, installé dans une vieille maison de campagne japonaise avec une ambiance hors du temps. Le menu change tous les jours selon les produits du moment, mais il n’y a que deux tables, donc la réservation est fortement conseillée (et elle se fait uniquement par téléphone en japonais). Une petite adresse pour les initiés qui peuvent communiquer un minimum en japonais. Voici sinon quelques spécialités à ne pas manquer dans la région :
- Soba
Des nouilles japonaises à base de sarrasin, souvent servies chaudes dans un bouillon ou froides à tremper dans une sauce. Juste à côté du temple Futago-ji, le restaurant Kawaraza Soba est une bonne adresse pour en goûter des faites maison, souvent servies avec tempura ou onigiri. En automne, il y a souvent du monde donc il faut s’armer de patience. - Toriten
Du poulet frit façon tempura, léger et croustillant, généralement dégusté avec du ponzu ou du kabosu. Simple et efficace, c’est l’âme gourmande de la préfecture d’Oita. - Karaage
Poulet frit mariné à la japonaise qui est une autre star locale. Plus généreux et plus marqué que le toriten, c’est un classique que l’on retrouve partout, surtout dans la région de Nakatsu qui en a quasiment fait une religion. - Agrumes
La région produit d’excellents agrumes japonais : mikan, yuzu et autres variétés locales que l’on retrouve aussi bien dans les desserts que dans les sauces, ou simplement pressés en jus frais. - Huîtres
Les huîtres élevées dans la baie de Kitsuki sont connues pour leur chair généreuse et leur goût iodé. En hiver, on les grille souvent directement dans des huttes à huîtres ouvertes pendant la saison. - Bungo-gyu
Le bœuf wagyu local de la préfecture d’Oita : une viande tendre, bien persillée, avec une richesse en bouche qui reste étonnamment légère. - Suppon
Spécialité plus surprenante et déconcertante, cette tortue d’eau douce apparaît parfois au menu des restaurants traditionnels, souvent en soupe. - Shochu
Impossible de parler de la péninsule de Kunisaki sans évoquer le shochu, l’alcool du sud de Kyushu. La brasserie Toppai produit ici un shochu d’orge élaboré artisanalement, très apprécié pour son côté doux et net.
Les festivals et événements sur la péninsule de Kunisaki



Comme partout ailleurs, Kunisaki ne se découvre pas complètement sans ses festivals qui égaient l’année japonaise. Les saisons sont ainsi rythmées par une série d’événements très ancrés dans la vie locale. Voici donc une petite sélection de 10 festivals sur la péninsule de Kunisaki si vous avez la chance de passer dans la région au bon moment :
- 23 février : Shujo Oni-e à Bungotakada
Ce rituel bouddhique ancien se déroule chaque année le 23 février, le jour de Tenno Tanjoubi, l’anniversaire de l’empereur du Japon, qui est aussi un jour férié. Ici, les oni ne sont pas vus comme des créatures effrayantes. Dans la culture locale de Kunisaki, ils sont au contraire considérés comme des figures protectrices qui apportent bonheur et prospérité. Pendant la cérémonie, des moines déguisés en démons traversent le temple avec de grandes torches enflammées au milieu des rires, de la fumée et des étincelles. L’ambiance est à la fois intense et étonnamment conviviale, comme si les habitants retrouvaient de vieux amis le temps d’une nuit. - Mi-mars : Retro Car Daishugo à Bungotakada
Le quartier rétro de Showa no Machi accueille chaque année un grand rassemblement de voitures anciennes. Plus d’une centaine de modèles datant d’avant 1988 y sont exposés, souvent entretenus avec passion par leurs propriétaires. On peut les admirer de près, discuter avec les collectionneurs et profiter d’une ambiance très nostalgique, avec quelques animations organisées dans le quartier. - 5 mai : Kitsuki Oshiro Matsuri à Kitsuki
Le grand festival du château de Kitsuki se déroule le 5 mai, le jour de Kodomo no Hi, la fête des enfants au Japon. La ville replonge alors dans l’époque des samurai avec une parade en armure qui traverse les rues historiques, des démonstrations de tirs au fusil ancien et diverses animations autour du château. - 4e dimanche de juin : Otaue-sai à Usa
Au sanctuaire Usa-jingu, le festival Otaue-sai est un rituel de plantation du riz qui se déroule chaque année à la fin du mois de juin. Après les cérémonies dans le sanctuaire, un cortège rejoint le champ sacré installé dans l’enceinte, où des jeunes filles en habit traditionnel plantent symboliquement le riz sous le regard des prêtres. - 24-25 juillet : Kitsuki Tenjin Matsuri à Kitsuki
Chaque été, Kitsuki change complètement d’ambiance avec le Tenjin Matsuri, un festival qui existe depuis plus de trois siècles. Le premier soir, les rues commencent doucement à s’animer avec des taiko et de la danse. Le lendemain, la procession traverse la ville : des mikoshi avancent dans les ruelles historiques. Le moment le plus attendu reste la montée des chars dans les rues en pente du centre ancien, une scène énergique et parfois un peu chaotique qui donne tout son caractère au festival. - 4e dimanche de juillet : Yoshihiro Gaku à Kunisaki
Au sanctuaire Rakutei Hachiman-gu se déroule chaque été cette danse rituelle très ancienne encore transmise aujourd’hui. Ce rituel appartient à la grande famille des danses issues du nenbutsu odori, à l’origine liées aux prières pour les morts et à la protection contre les catastrophes. Il aurait été instauré à l’époque des guerres médiévales afin de prier à la fois pour de bonnes récoltes et pour la victoire. Les costumes attirent tout de suite le regard : ces jupes de paille, héritées du monde paysan, prennent une allure presque guerrière quand les danseurs se mettent en mouvement, comme un écho aux guerriers d’autrefois. - 31 juillet-2 août : Goshinko-sai à Usa
Durant trois jours, les divinités du sanctuaire Usa-jingu sont transférées dans trois mikoshi et quittent le sanctuaire principal pour rejoindre un pavillon provisoire, au cœur d’une procession très codifiée. On voit alors défiler des enfants en costume traditionnel, des musiciens, des prêtres et les porteurs de mikoshi. À l’origine, ce rituel était lié aux prières de purification estivales destinées à éloigner maladies et catastrophes. Aujourd’hui encore, le festival garde cette dimension protectrice tout en devenant l’un des grands rendez-vous populaires de l’été japonais dans la région, avec des stands et des animations. Le 1er août a également lieu du yabusame, le tir à l’arc à cheval traditionnel pour prier pour la paix et de bonnes récoltes. - 18 août : Takada Kanko Bon Odori Taikai à Bungotakada
Pour célébrer O-Bon, la fête des ancêtres, la ville de Bungotakada organise chaque été un grand festival de danse traditionnelle. Les participants dansent en cercle autour du yagura, formant de larges rondes qui font partie du paysage estival japonais. À la fin de la soirée, des mochi sont distribués au public et la danse locale Kusaji-odori, préservée par une association dédiée, est présentée en clôture de l’événement. - Fin août : Kawabune à Kunisaki
Transmis depuis l’époque d’Edo, ce festival est organisé pour prier pour la sécurité en mer, la prospérité du commerce et de bonnes prises. Sa date change chaque année, car elle est déterminée selon le calendrier traditionnel et les marées. Le moment fort est la procession des bateaux : plusieurs embarcations remontent la rivière depuis l’embouchure avant de débarquer et de laisser place à un cortège terrestre. Des porteurs de lances ouvrent la marche, suivis de groupes qui avancent au rythme des chants et des taiko. À la tombée de la nuit, les bateaux illuminés et les torches embrasées donnent une atmosphère saisissante. - Fin octobre : Kitsuki Kangetsukai à Kitsuki
Fin octobre, la ville de Kitsuki s’illumine pour le Kangetsu-sai, une soirée organisée pour Tsukimi, la fête de la lune. Les ruelles du quartier historique se remplissent de lanternes en papier, certaines anciennes maisons ouvrent leurs portes pour des cérémonies du thé ou de petites animations, et l’ambiance devient très douce. On vient surtout pour marcher tranquillement dans la ville éclairée, lever les yeux vers la lune et profiter de cette parenthèse saisonnière poétique.
La péninsule de Kunisaki est une destination mystique originale et méconnue. J’espère que cet article vous aura donné envie de la découvrir et quelques repères pour préparer votre voyage. Pour d’autres idées de destinations à visiter dans la région de Kyushu, vous pouvez lire mes autres articles sur les îles Goto : un Japon secret et isolé ou encore sur Kumamoto : sur les traces des statues One Piece.









